Marcelle Polge, la femme doublement disparue ou un modèle dans la tourmente

Le 25 août 1944, la ville de Nîmes est libérée. La population célèbre avec allégresse la fin du joug allemand. L’ivresse de la libération va cependant laisser rapidement place à une justice expéditive et hors de contrôle, appelée l’épuration…

Plusieurs personnes sont rapidement accusées de complicité avec l’ancien occupant. Marcelle Polge est à ce titre célèbre à Nîmes pour avoir fait les frais de cette justice expéditive. 

Accusée de "collaboration horizontale" avec des hauts officiers allemands, Marcelle Polge sera tondue, jugée et exécutée à la maison d’arrêt de Nîmes. L’horrible mutilation de sa dépouille alimente encore aujourd’hui sa légende. Voici son histoire.

Marcelle Polge, née Battut, naît le 28 août 1907 à Lyon dans le troisième arrondissement.

Elle est la fille de Francis Battut, tailleur d’habits, et de Marie Fournier, giletière. Elle réside à Nîmes de 1912 à 1934. Habitant rue Sully, elle a comme voisin le célèbre sculpteur Marcel Courbier. Toujours à Nîmes, elle se marie en 1929 et divorce en 1934 d’un certain Constant Rossary, employé chez Ford.

Au cours de l’année 1935, elle s’installe à Saint-Étienne dans la Loire et se marie avec Albert Polge, métis indochinois né à Hongay (aujourd’hui Ha Long, dans le nord du Vietnam).

Albert Polge est ingénieur au Métropolitain à Paris, mais il sera aussi joueur de football international pour le Sporting Club Nîmois et pour les premiers débuts du Nîmes Olympique.

Installée ensuite à Paris pour suivre son mari, ce n’est que durant l’exode en juin 1940, qu’elle retourne à Nîmes.

D’après les déclarations de l’accusée, son mari ne pouvait plus résider dans la capitale à cause du règlement allemand. Le couple s’installe donc provisoirement à Nîmes.

Elle fait alors la connaissance d’un officier allemand qui va changer son destin, le commandant Saint Paul.

Tous deux se rencontrent dans le cadre des réquisitions des logements français par les troupes allemandes. Marcelle, alors dans le besoin, cherche à habiter dans un appartement situé dans un immeuble, avenue de la plateforme [Aujourd’hui l’avenue de la plateforme à Nîmes est devenue l’avenue Franklin Roosevelt]. Or, le logement doit être réquisitionné. Après un entretien entre le commandant Saint Paul et Marcelle, l’ordre de réquisition de l’appartement est finalement levé.

La proximité entre les deux individus fait très vite naître de nombreuses rumeurs.

Lors de son interrogatoire, Marcelle Polge a toujours nié être la maîtresse du commandant. Elle reconnaît seulement l’avoir accueilli à son domicile privé plusieurs fois dans le cadre de dîners. Dans l’interrogatoire de l’accusée, le commandant Saint Paul apparaît ainsi comme une personnalité étonnante, francophile et élégant, il est aussi connu comme coureur de jupons. Toujours d’après Marcelle, c’est son intervention qui a permis d’aider plusieurs membres de sa famille, mais aussi de nombreux compatriotes français.

Dans les pièces de procédures judiciaires conservées aux Archives départementales du Gard, deux visions diamétralement opposées se font face.

Des témoins l’accusent d’avoir profité de ses relations avec les Allemands pour mener un train de vie fastueux et d’être à la botte de ces derniers.

La déposition de monsieur Caulet va en ce sens. Il lui reproche d’être une opportuniste et d’avoir fourni des logements prisés aux soldats allemands. Chose notable, la beauté remarquable de l’accusée revient fréquemment dans les interrogatoires. N’aurait-elle pas profité de sa beauté pour s’attirer quelques faveurs de l’occupant ? le doute est permis…

D’autres témoins comme madame Guillin, commerçante nîmoise, l’accuse aussi d’avoir dénoncé et fait interner sa sœur et de lui avoir imposé des réquisitions alimentaires conséquentes.

Pendant un an, Marcelle Polge aurait ainsi reçu 1 kilo de viande par jour et 10 litres de vin par semaine. Nous ne saurons jamais si ces accusations étaient fondées ou non, d’autant que d’autres témoignages nous livrent un portrait bien différent de la femme précédemment décrite.

Plusieurs autres dépositions évoquent au contraire une femme altruiste qui serait intervenue à plusieurs reprises pour libérer des prisonniers français et pour empêcher le départ de plusieurs personnes au STO (Service du travail obligatoire).

Les témoignages favorables à Marcelle Polge précisent toujours que l’aide apportée était gratuite sans la moindre contrepartie financière ni compensation quelconque.

Une chose est cependant sûre. Marcelle Polge semble bénéficier d’un certain crédit auprès des autorités allemandes. Les documents évoquent aussi sa proximité avec un certain monsieur Fritz, directeur de l’office allemand de placement. Amis ou ennemis, les témoins relatent l’importance de son influence. Cette position favorable durant la guerre va se retourner contre elle et la Libération de Nîmes, le 26 août 1944, va provoquer sa chute. Deux jours plus tard, une cour martiale est dressée à la hâte.

Plusieurs miliciens sont exécutés près des arènes. L’heure est au règlement de comptes et cette fureur finit par atteindre Marcelle Polge qui est tondue puis emprisonnée.

Son mari, Albert Polge, et son beau-frère, Jean, vont aussi être accusés d’avoir tiré profit de la situation et de s’être enrichis sous l’Occupation.

Sa culpabilité ne fait alors plus aucun doute pour les juges et la cour martiale va être impitoyable avec Marcelle Polge. Elle sera condamnée à mort par le tribunal du commandant Audibert (Michel Bruguier). Les nombreuses demandes de recours en grâce n’y feront rien. Si on doute de l’implication de son mari, Marcelle est définitivement condamnée à mort pour "intelligence avec l’ennemi".

Marcelle Polge est fusillée conformément à la décision de la cour martiale, le 2 octobre 1944.

Son mari et son beau-frère, bien qu’accusés, ne sont pas condamnés à la peine capitale. Les frères Polge n’étaient vraisemblablement pas les cibles privilégiées par la cour martiale…

La Jeune Fille au chevreau

Dans les années 20 à Nîmes, alors que Marcelle n’est encore qu’une jeune fille, elle pose pour le sculpteur Marcel Courbier.

Celui-ci réalise alors La Jeune Fille au chevreau qu’il présente au public en 1926. L’œuvre connaît un certain succès. Achetée par la ville de Nîmes, la sculpture orne alors les Jardins de La Fontaine.

Mais la malédiction est tenace…

Comme son illustre modèle, la statue va connaître plusieurs moments difficiles an cours de la Seconde Guerre mondiale.

L’œuvre sera plusieurs fois vandalisée en 1941 et en 1944. Après plusieurs dégradations successives, la statue finit par disparaître définitivement après la guerre. Le ou les coupables n’ont jamais été retrouvés. Le mystère demeure entier.

Aujourd’hui, personne ne sait ce qu’est devenue la statue originale. Seule subsiste une copie en bronze, réalisée en 1943, conservée au musée des Beaux-arts de Nîmes. Le destin fort cruel du modèle et de l’œuvre inspirera même le romancier français Jean-François Roseau avec son ouvrage La Jeune Fille au chevreau.

Ainsi s’achève l’histoire de Marcelle Polge...