Marc Bernard, un prix Goncourt dans la guerre
D’une naissance prolétarienne aux Éditions Gallimard
Né le 6 septembre 1900 à Nîmes, au 3 rue Bonfa, Léonard Marc Bernard grandit au sein d’une famille ouvrière défavorisée. Sa mère, Marie-Louise, lavandière, est originaire des Cévennes tandis que son père, Jean-Baptiste, est ouvrier-négociant, originaire de Majorque (Espagne).
Jean-Baptiste Bernard, avec son fils aîné Jean, décide d’émigrer aux États-Unis afin de devenir chercheur d’or au Texas.
Mais, deux ans plus tard, la famille Bernard est frappée d’une tragédie : le père est retrouvé assassiné dans son pays d’accueil, laissant son épouse, Marie-Louise, seule et sans ressource pour éduquer Marc.
Le jeune Bernard commence donc à travailler à l’âge de 12 ans chez un commissionnaire en vins. Exerçant ensuite plusieurs métiers, son entrée dans le monde ouvrier le marque à jamais.
La famille est de nouveau orpheline à la suite du décès prématuré de Marie-Louise, atteinte de la tuberculose.
En 1922, Marc Bernard quitte Nîmes pour de grandes villes, après avoir effectué son service militaire en Pologne dans la région de Haute-Silésie.
Après avoir rejoint Marseille et Lyon, il arrive à Paris où il intègre le Parti communiste français (PCF). Sa condition modeste ne l’empêche pas de faire carrière dans le journalisme et la littérature, puisqu’il écrit des articles pour le journal officiel du PCF, l’Humanité. Fidèle à son engagement politique, il consacre toute sa vie à défendre une littérature prolétarienne.
C’est dans ce Paris des années 1920 que Marc Bernard fait la connaissance d’une personnalité majeure du monde de l’édition en France, l’écrivain et éditeur gardois : Jean Paulhan. Ce dernier est en relation avec de nombreux grands écrivains tels André Breton, André Gide, Paul Éluard, François Mauriac ou encore Francis Ponge, mais aussi avec des éditeurs réputés en particulier un certain Gaston Gallimard, fondateur d’une maison d'édition prestigieuse et récompensée.
C’est au cours de cette même décennie que Jean Paulhan prend la direction de la Nouvelle Revue française (NRF). À cette époque, la revue incarne la fine fleur de la littérature française moderne et publie même les premières œuvres de Jean-Paul Sartre et d’André Malraux.
Désireux de véritablement commencer sa carrière littéraire, Marc Bernard envoie en 1928 son premier roman aux éditions Gallimard, espérant ainsi être publié par la NRF.
C’est son ami nîmois René Rouveret qui effectue le rapprochement entre l’écrivain et Jean Paulhan. La réponse de ce dernier ne se fait pas attendre :
Considérez désormais cette maison comme la vôtre.
Grâce au puissant soutien de son ami Jean Paulhan et doté d’un talent remarqué, Marc Bernard publie son premier roman, intitulé Zig-Zag, en 1929 chez Gallimard.
C’est en 1934 que Marc Bernard acquiert sa première consécration littéraire, le prix Interallié, avec la publication d’Anny.
À l’automne 1938, dans l’enceinte du musée du Louvre, il rencontre l’amour de sa vie devant la célèbre Vénus de Milo : Else Reichmann.
La jeune femme, remarquée pour sa beauté, est une Juive autrichienne, docteur en lettres à l’université de Vienne (Autriche).
Réfugiée, elle a quitté l’Autriche pour la France, à la suite de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938.
Else a pour projet d’aller au port du Havre afin de fuir l’Europe en proie aux nazis.
À la suite de sa rencontre avec Marc, elle renonce à partir en Amérique. Les deux amants ne se quittent plus et célèbrent leur mariage en 1940 à Nîmes.
Nous nous sommes mariés civilement point de dais ni de verre brisé.
Après avoir pris l’apéritif avec nos deux témoins au bistrot du coin, nous sommes repartis comme nous étions venus, à bicyclette, le goy pédalant, la juive assise en amazone.
Un auteur primé en pleine Collaboration.
Marc Bernard atteint son plus haut niveau de reconnaissance au cours de l’une des périodes les plus dures de la Seconde Guerre mondiale.
Comme chaque fin d’année, l’Académie Goncourt doit primer le meilleur roman de l’année.
Cependant, la période n’est pas propice à la lecture. La censure et les réquisitions du papier plongent le milieu de l’édition en crise. Les éditeurs se retrouvent face à un lourd dilemme : collaborer ou non avec l’ennemi.
Cette crise éditoriale touche particulièrement Jean Paulhan, soutien indéfectible de Marc Bernard, qui perd la direction de la Nouvelle Revue française. En effet, Gaston Gallimard a négocié avec l’ambassadeur du Reich à Paris, Otto Abetz, la survie de sa maison d'édition en échange d’une purge de nombreux auteurs juifs et communistes. Il nomme en octobre 1940, Pierre Drieu la Rochelle, directeur de la NRF, qui devient de facto une revue collaborationniste.
Marc Bernard, épargné par les purges et la censure, publie en janvier 1942 son livre phare : Pareils à des enfants... Le roman raconte la vie d’un enfant pauvre à Nîmes au début du 20e siècle, avec certains éléments autobiographiques évidents.
Ce nouvel ouvrage remporte rapidement un franc succès et permet de faire de Marc Bernard un sérieux prétendant au prix Goncourt cette année-là.
Certains journaux, comme le journal nîmois Chronique mondaine littéraire et artistique, publient de nombreux articles élogieux sur ce livre.
Malgré le contexte difficile de la guerre, la concurrence littéraire est rude. Pour cause, un certain Albert Camus a publié en avril 1942 un roman, L’Étranger, mais sa célébrité est encore loin d’être acquise….
L’adversaire le plus sérieux semble toutefois être Lucien Rebatet, célèbre pamphlétaire antisémite et auteur majeur sous l’Occupation. Son ouvrage, Les Décombres, obtient un grand succès de librairie, chose rare en temps de guerre et de pénurie de papier. Son livre est avant tout le fruit d’une période. C’est une ode à la collaboration ainsi qu’un réquisitoire antisémite violent et anti-républicain.
Cependant, Pareils à des enfants… fait presque l’unanimité au sein du jury. Le livre de Marc Bernard est ainsi élu, à la majorité, dès le premier tour à sept voix pour dix votants. Les votants en faveur de Marc Bernard sont : Rosny Jeune, Benjamin, Guitry, La Varende, Carco, Dorgelès et Larguier. Ce succès est rendu possible par le soutien remarqué de certains académiciens, tels que le poète gardois Léo Larguier mais aussi le célèbre romancier Roland Dorgelès. Le président de l’Académie Goncourt, J. H. Rosny Jeune, demande même aux autorités françaises une attribution spéciale de papier pour permettre la réimpression du livre.
Du triomphe littéraire à la fuite : la famille Bernard menacée
Malgré son triomphe, la guerre est aussi pour Marc Bernard un moment de grande confusion et de peur.
L’auteur nîmois semble même ignorer pendant un temps l’obtention du prix.
Pour cause, lui et sa femme vivent discrètement à Nîmes, rue Rouget de Lisle, avec Annie, fille de sa précédente compagne.
Il apprend qu’il est lauréat du prix Goncourt, le 19 décembre 1942 par le poète nîmois, Georges Martin.
Quelques journaux locaux consacrent des articles élogieux à son roman au début de l’année 1943.
Malgré son prix, la guerre contraint Marc Bernard à traverser une période précaire et angoissante.
En effet, le couple vit à Nîmes, dans une telle pauvreté que l’auteur doit se résoudre à vendre sa machine à écrire. En 1941, il reçoit une lettre glaçante de sa belle-famille, qui résidait encore en Autriche nazie, témoignant du sort funeste des Juifs autrichiens. Peu de temps après, Else Reichmann perd sa mère et son oncle déportés.
En France, la menace pèse aussi sur la famille Bernard. Étant Juive, sa femme est inquiétée par les rafles. La prise de conscience de la judéité de son épouse est brutale.
Jusqu’à la guerre, qu’Else fut Juive me semblait sans intérêt ; c’était sa qualité de Viennoise qui lui ajoutait du piquant ; mais dès 1940, c’en fut fini de l’opérette, des valses, des chansons d’étudiants, des heurigen . Soudain ce ne fut plus à une Autrichienne que je fus marié, mais à une Juive prise au piège parce qu’elle avait eu le malheur de me rencontrer au Louvre. On pouvait entrer chez nous à toute heure du jour et de la nuit, la prendre comme un objet. Cette pensée nous liait tragiquement, bien que nous n’en parlions jamais.
En 1944, alors qu’elle est recherchée par la Gestapo, la famille Bernard est contrainte de quitter Nîmes.
Deux jours seulement après leur départ, la maison est fouillée par des membres de la Gestapo. La fuite a pu être possible grâce à l’argent que l’éditeur avait envoyé à Marc Bernard pour son prix Goncourt. L’auteur nîmois dira :
Le prix Goncourt nous a littéralement sauvé la vie, à ma femme, ma fille et moi.
En fuite, la famille Bernard se réfugie dans une ferme vers la commune de Saint-Junien, en Haute-Vienne.
Cependant, la vie dans ce hameau est loin d’être tranquille. En effet, la commune est située à quelques kilomètres du village d’Oradour-sur-Glane qui connaît en 1944 l’un des épisodes les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale.
Le 10 juin 1944, 643 habitants sont assassinés par la division allemande SS Das Reich. Depuis la ferme où les Bernard se cachent, la famille aperçoit au loin la fumée du massacre. Quelques jours après, Marc Bernard se rend sur le site d’Oradour et interroge les six rescapés et certains témoins des atrocités nazies. Sa proximité avec les lieux fait aussi de lui un témoin important de ce drame. Devant l’ampleur du massacre, Marc Bernard use de sa plume, le 18 juin 1944, pour informer la population française des atrocités commises par les soldats allemands à Oradour.
Son témoignage est publié pour la première fois le 2 novembre 1944 dans le journal Midi Libre. Le quotidien régional est une création récente, fruit de la libération de la région languedocienne par les armée alliées et de la récupération des locaux du célèbre journal L’Éclair, disgracié pour sa collaboration en août 1944.
Dans l’extrait ci-dessus, Marc Bernard raconte :
- Oradour-sur-Glane était un bourg, car on ne peut plus en parler que comme une chose morte, situé près de Limoges. Je suis allé visiter cette nécropole une semaine après le passage des hordes et je ne dirai pas ce que j’ai vu ou ce que m’ont raconté les témoins que j’ai trouvés sur les lieux. Qu’on ne voit donc dans les lignes qui suivent qu’un témoignage, un document ramené à la seule violence des faits.
- Il n’y a pas une seule maison qui n’ait été brûlée… Certaines de ces maisons, aux toits près qui manquent et aux fenêtres entièrement consumées paraissent intactes vu de l’extérieur. L’une d’elle à encore devant la porte un rosier chargé de fleurs. Mais par les fenêtres béantes, on aperçoit un amas de gravats de tuile, de pierre. Un grand nombre ont des murs entièrement éboulés.
- Il y eu deux centres principaux d’extermination ainsi qu’en témoignent les ossements : l’église et le chai d’un marchand de vin. Voici comment les choses se sont passées….
De l’après-guerre à la mort de sa muse : une œuvre sous l’ombre de la mort.
Après la guerre, Marc Bernard profite de la paix pour voyager avec sa famille. Ces voyages deviennent une source d’inspiration majeure pour ses nouvelles œuvres, comme son essai Vacances, publié en 1953.
Pour l’auteur, le temps est à la paix et à la tranquillité. Sa carrière littéraire apparaît presque au second plan à cette période, car n’appréciant guère la notoriété, Marc Bernard délaisse toute proposition d’enrichissement durable, et privilégie les déplacements avec sa femme et sa fille.
J’abandonne gloire, puissance et fortune à qui les veut. Je leur préfère la liberté, c’est-à-dire les vacances.
Seulement, ce temps de quiétude est troublé en 1969 par la mort de sa femme, Else, qui décède d’un cancer, laissant Marc Bernard inconsolable. L’année suivante, il reçoit le grand prix littéraire Poncetton de la Société des gens de lettres (SGDL). Premier lauréat de ce prix, il est aussi récompensé pour l’ensemble de son œuvre. Cependant l’auteur, toujours en deuil, peine à vivre de son œuvre littéraire.
En 1972, Marc Bernard publie l’un de ses chefs-d’œuvre : La mort de la bien-aimée.
Offrant un récit de la vie de l’écrivain avec sa femme, cette œuvre ouvre un nouveau chapitre de sa carrière littéraire. Plusieurs passages du livre évoquent des moments de vie traversés pendant la Seconde Guerre mondiale, période difficile où l’ombre de la mort planait déjà sur la vie de son épouse.
Pendant quatre ans d’occupation, avec ou sans rabbin, j’ai été juif. La douleur, les angoisses d’Else, ce qui la menaçait chaque jour, l’échelle dressée contre le mur de notre jardin – précaution enfantine -, son faux état civil, la mort de sa mère, de son oncle, tout cela a été mien ; je l’ai partagé avec ma femme juive. Et c’est mon intuition, un pressentiment providentiel qui m’a permis de la sauver. C’est pourquoi, lorsque je me promène devant le Marais, que je passe devant l’école ou cent soixante enfants ont été exterminés, ce n’est pas seulement de la pitié que je ressens mais de l’amour, parce que je revois Else à l’âge de dix ans, son allure droite et sa grâce déjà. Et c’est par elle que, volens nolens, je suis lié à Israël.
Entre 1976 et 1979, il publie encore deux autres ouvrages à la mémoire de son épouse : Au-delà de l’absence (1976) et Tout est bien ainsi (1979).
En 1983, Marc Bernard s’éteint dans la même ville qui l’a vu naître : Nîmes. Il est inhumé au cimetière parisien de Bagneux, auprès de sa femme.
Son mariage l’a fait mettre à Bagneux à l’écart de ses coreligionnaires ; elle n’a pas eu droit au carré de terre juive parce qu’un jour je serai auprès d’elle, et que ma qualité de gentil m’en exclut. Else et moi seront parmi les chrétiens et les agnostiques, dans un monde aussi mélangé que celui de la surface, et tout sera très bien ainsi
Jean Paulhan est également inhumé au cimetière parisien de Bagneux. Marc Bernard repose ainsi, entouré des gens qui ont compté pour lui.
Malgré sa consécration littéraire, l’œuvre de Marc Bernard a été oubliée :
J’ai le goût, que dis-je le goût ! J’ai la volupté de l’effacement.
Zoom sur...
Remerciements à la bibliothèque Carrée d'Art de Nîmes et son directeur adjoint, Monsieur Noblet pour les photographies de Marc Bernard et de Else Reichmann, son épouse.
